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Des mots d'instants

"tu zappe toi c'est temps-ci", "sa va ?", "t'aime les black ?", "gnnnnnn", "fais zi voir ton corps", "tes parents fon quoi dans la vie",...

La profondeur des échanges n'a d'égal que le vide abyssal des... dialogues qui sont d'un nouveau genre. Tu me vois mais je te vois pas. Je te lis mais tu m'entends.

Facebook a ses travers mais relève de l'angélisme face à cette nouvelle application qu'est Periscope. On m'a toujours dit qu'il fallait parfois, souvent ?, expérimenter par soi-même afin de se forger sa propre opinion. Dans les limites de l'acceptable, bien évidemment.

Ici, je ne sais pas où est l'acceptable, où sont les limites. Certes, en parcourant la carte du monde, je suis - plouf - tombé sur un gars connecté sur les rivages d'Islande et qui ne se lassait pas de faire vivre en live une vue sur le soleil qui, là-bas, à cette époque, a un peu de mal à se coucher totalement. Certes j'ai suivi, sans qu'il le sache vraiment, un Grec qui se baladait du côté du Cap Sounion. C'est dépaysant, c'est sympa, c'est cool. Ca donne juste envie d'être là, de plier bagages et de balancer ce "live" par procuration.

Et puis... il y a surtout tous ces (très) jeunes en peine qui n'ont pas grand'chose à faire découvrir si ce n'est le triste papier peint de leur chambre, la 5e clope qu'ils allument en même pas 10 minutes, les cheveux qu'ils recoiffent sans cesse pour montrer que le corps vit encore, le regard fuyant en permanence un écran qu'ils savent pervers car ils ne savent pas qui les regarde. Les "visibles" se contentent d'approcher sans cesse leurs yeux pour déchiffrer les messages qui apparaissent, les lisent quasi toujours à voix haute pour être certain de pouvoir les comprendre malgré certaines injures sans nom. Injures également, par ailleurs, aux règles d'orthographe ou de grammaire. Les "visibles" répondent à la chaîne à des questions sans intérêt pendant que les "non-visibles" profitent de leur statut pour provoquer, agresser, moquer, dénigrer dans l'anonymat le plus parfait. Les mots gentils sont rares. C'est juste vide. Creux. Affligeant. Le "visible" ne décroche pas - ou plutôt ne "raccroche" pas - pour autant. Tant qu'il est vu, c'est grisant. Tant que les petits coeurs virevoltent sur l'écran, c'est excitant.

Phénomène inquiétant d'une société qui perd l'une de nos plus vieilles richesses : le contact entre les humains. Le vrai. Avec des yeux qui, à eux seuls, nous racontent une histoire et dévoilent le plus intime de nous et les mots non dits, avec des esquisses de sourire qui nous rendent souvent beaux, fragiles et attachants, avec des petites rides qui se creusent et se dessinent pour mieux trahir nos émotions... Aucun périscope ne nous fera ressentir ces mêmes émotions.

Gageons qu'une fois l'appli refermée, la plupart des "visibles" s'en sortent, ailleurs que dans leur antre, pour, dans une vie vraie, ouvrir l'application "Entre quatre yeux".

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Des mots d'instants

Se poser, capter, écrire des instants de vie qui intriguent, apaisent ou interrogent. Parfois, un peu de rêverie et de fiction s'en mêlent.

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