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Des mots d'instants

Je déballe cette sacoche commandée en ligne. Du beau cuir italien qui ne demande, lui, qu’à entamer sa première vie. J’y insère le strict minimum : mon portable, de quoi écrire et un bouquin de Jacqueline de Romilly, histoire de ne pas entièrement perdre mes racines.

C’était juste un temps pourri. Un ciel gris-souris qui plombe l’atmosphère.

Là, comme ça, dès le bon matin. Dès le début de cette « sainte nouvelle journée ». C’est sans doute parce que les rideaux ont trop vécu qu’ils me laissent apercevoir un bout du dehors. J’ai entrouvert les yeux et ai déjà envie de les refermer, histoire de gagner quelques secondes d’éternité.

Mon bras s’est endormi, il fourmille encore. Je le réveille doucement. Je caresse de l’intérieur la housse de couette délavée puis je la frôle à nouveau sur le dessus pour arriver enfin au visage.

C’est râpeux avec cette barbe de 2 jours. Il y a un côté sec et amer dans ce toucher.

Malgré ces sensations peu glorieuses, c’est devenu un rituel de me toucher, de m’effleurer au réveil. Oser caresser sa propre peau, sentir battre ses paupières quitte à freiner des doigts leur élan, remettre déjà en place des cheveux qu’une nuit de mauvais rêve a rendu rebelles.

Ca caille sous la doudoune. Il est temps de s’extirper.

Et, d’une simple pression, mettre en route ce café qui s’écoule au rythme des secondes d’une nouvelle journée de vie qui commence.

C’est poétique. Du moins ça en a l’air. Le tintamarre bruyant de ces machines à haute pression vous la met illico, cette pression. Un peu comme si son rôle n’était pas de vous faire évader l’esprit dans un paysage idyllique de caféiers mais plutôt de vous rappeler qu’une bonne quinzaine d’heures de rythme effréné vont démarrer.

Après ma douche, je m’enfile un jeans qui a baroudé et un deuxième expresso bien serré. Je souris enfin. On dira qu’il était temps.

L’heure de dire merci à la vie d’avoir encore pu se lever ce matin.

L’heure de penser que c’est une chance d’entendre les mêmes jingles à la radio, les mêmes cris de la voisine sur ses gosses qui traînent la patte pour aller à l’école, les mêmes aboiements de chiens énervés par l’agacement des humains à devoir se presser pour boucler le début de journée.

Malgré cet empressement tout autour de moi qui me serre les tripes, je me calme et j’ai la flemme.

Tant pis, j’enfile cette chemise portée la veille. On sent encore les effluves du resto grec du coin. Qu’importe, les souvenirs de la brochette trop cuite du patron m’accompagneront jusqu’au soir.

Tant qu’à se moquer des senteurs, autant les mêler. Je me place devant le miroir du petit coin qui me sert de salle de bain.

Je m’ôte cette courte barbe.

Je presse délicatement sur mon flacon de parfum, sur ce chimique moment d’évasion. Je n’en embaume pas ma peau mais juste un peu l’air. Une fois, deux fois. Je respire le doux mélange et je me regarde. Droit dans les yeux. Comme pour m’affronter.

Je ne me lâche pas des pupilles. La lumière blafarde de mon applique murale s’y engouffre et mes pupilles se contractent. Je les fixe et je ne les quitte plus.

« Bam bam ! » me dit la porte d’entrée.

Je ne sursaute même pas.

« Monsieur Barre, votre journal est là ! »

Je garde la pose.

Ce n’est que la voisine du dessus qui, comme chaque matin, va chercher son maigre courrier matinal et me dépose devant la porte quelques nouvelles du monde. Elle me l’apporte comme un petit chien. J’ai pitié d’elle et je ne le lis même plus, mon journal. Tout ce petit monde qui délire et qui se cherche. C’est épuisant.

Je ne me lasse par contre pas de me regarder. Entre quatre yeux, avec mon reflet inversé. Mon cerveau bouillonne et je suis figé dans un face-à-face étourdissant.

Mes paupières craquent. Elles clignent enfin. Je me dévisage et j’y prends goût. Sans doute est-il temps que je me séduise enfin.

Je baisse la tête et je me dis que la voisine n’a même pas attendu ma réponse avant de s’en retourner dans son antre, dans son petit intérieur dégoulinant de grosses roses de papier, accrochées en bas-relief bon marché sur des murs qui suintent la tristesse. J’aurais pu être là, juste un peu mort, dans mon lit. M’être cassé le crâne contre la chaise en étant trop imbibé du retsina d’hier. Tous les scénarios sont possibles quand on n’attend pas de spectateurs pour les apprécier ou s’en dégoûter.

Je relève le torse. Mes mains ouvrent ce pot de poudre décolorante posé depuis une semaine sur le bord de l’évier. Je prends la crème oxydante et je m’applique à préparer cet esthétisant mélange. J’en imprègne ma courte tignasse. Je suis à la lettre les recommandations de ma fille Célie, spécialiste en teinturerie capillaire : je dois laisser agir.

La voisine ne s’inquiète toujours pas.

J’ouvre le robinet. Ca coule à flots et puis ça tourbillonne dans mon petit esprit. Je me frotte vigoureusement la tête.

Ma courte chevelure a blondi. Je souris.

J’ouvre délicatement une minuscule boîte blanche et en sors deux lentilles de contact. Mon index s’approche lentement de mes prunelles. Ma main tremble.

Je me pose un instant puis je tente à nouveau la manoeuvre. Avec succès.

Je souris encore. Je vois mes dents à travers la pellicule bleu-azur qui s’est bien insérée entre mes cils.

L’opération aura été courte et je suis heureux de ma première leçon de parfait petit chirurgien.

Je ne suis pas trop mal, finalement, en blond peroxydé aux yeux bleus.

Ca fait un peu ciel et soleil.

J’enlève mon jeans et j’enfile un pantalon de coton vert. Ca me donnera un côté naturel. L’odeur de la brochette de la veille finit par me donner la nausée et j’enfile un polo blanc qui sent bon le printemps.

Cette senteur me réveille et j’atterris en ayant parcouru que la moitié du chemin. Une autre route m’attend. Celle d’une nouvelle conscience. Il paraît qu’en s’en persuadant, la magie opère et qu’on devient une autre personne. Celle qu’on a toujours eu envie d’être. Celle qu’on a toujours eu envie de devenir. On dit qu’il faut commencer par l’esprit. Réfléchir à ses échecs et ne plus recommencer les mêmes erreurs, en tirer des enseignements.

Séances psys, yoga, méditation, cure de sommeil et rêves sur ordonnance : tout y est passé.

Je me sens prêt depuis tellement longtemps et il me fallait encore passer une épreuve : celle d’être apparemment différent. Si je pouvais, je ne changerais pas que le ton de mes cheveux hirsutes mais aussi celui de ma voix.

Je m’extirpe et mes doigts engourdis se décollent de l’évier.

Je me tourne à peine et je suis confronté à mon image dans ce grand miroir collé au mur de ma minuscule salle de bains. La vieille astuce pour vous donner l’illusion que l’appartement est plus grand. Même grandiose.

J’ai tout à coup besoin d’air et je me précipite près du lit. Je déballe cette sacoche commandée en ligne. Du beau cuir italien qui ne demande, lui, qu’à entamer sa première vie. J’y insère le strict minimum : mon portable, de quoi écrire et un bouquin de Jacqueline de Romilly, histoire de ne pas entièrement perdre mes racines.

J’ouvre la porte d’entrée et la referme d’un coup sec.

Deux secondes à peine suffisent pour que je reconnaisse des pas dans l’escalier. Ce sont ceux de la voisine du dessus. Quelques marches l’étouffent déjà.

Haletante, elle me dit : « Monsieur Barre est déjà parti ? Vous sortez d’chez lui ? »

« Oui et oui. » sera ma seule réponse.

« Si vous le trouvez,… dites-lui… que je repasserai. » me dit-elle exténuée en continuant à descendre l’escalier.

Je suis sorti de l’immeuble soulagé.

Je n’ai plus maintenant qu’à continuer à me chercher.

Christian Leroy

Ecrit en avril 2016

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Se poser, capter, écrire des instants de vie qui intriguent, apaisent ou interrogent. Parfois, un peu de rêverie et de fiction s'en mêlent.

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